Les Notes d'un Souterrain

06 mars 2011

Inferno (1897), de Strindberg - Une crise d'âme

Saint_Borgia_Goya
Goya, Saint François Borgia et le moribond impénitent (1788)

      Las des semblants de crises hystérico-médiatiques exhibées à longueur de temps, comme des plaies sanguinolentes, béances propices à de fausses conversions, la lecture d’Inferno a eu le mérite de m’éclairer, malgré la noirceur de son cœur, sur la véritable nature d’une crise. La crise est un condensé des résultantes d'une maladie, son accès aigu et l’annonce d’un état nouveau. La crise doit mener à du changement, à une décision, elle n’est pas que marasme et affaiblissement généralisée. Ca n’est pas une impasse, pas même le symptôme d’une mort imminente, mais la remise en question d’un état intolérable. La crise est une éducation. Strindberg fait partie de la catégorie des athées tristes, déçus dans leur volonté de ne pas croire, attiré malgré eux par un besoin spirituel. Solitaire dans ce Paris de la fin du XIXème, ce célèbre esprit fin-de-siècle, il s’attelle à découvrir les particules élémentaires du soufre. Mais très vite, il se lance dans la quête délirante de créer de l’or, au risque de sa vie. Il cherche la célèbre formule de Nicolas Flammel, il veut goûter à la magie noire et sombrer dans l’occultisme. Tiraillé entre l’infinité du monde et l’infini de Dieu, il erre entre Montparnasse et Saint-Michel, titube dans les cimetières en parlant aux morts, devient soupçonneux à l’égard des êtres qu’il côtoie. Il se sent épié, persécuté, attaqué. Il détruit toutes ses amitiés, s'interdit tout amour. Il note dans son journal chaque fait et interprète inlassablement tous les signes qui parsèment sa route, sa via dolorosa, son chemin de croix. Tout signe, toute trace est à lire et à interpréter. Il pressent qu'il y a comme une idée dissimulée dans toute cette souffrance. En attendant la réponse des démons, il demeure, seul, face au mystère. Du mystère à la religion, il n’y a qu’un pas. Entre les deux règne la confusion qu’il fuit sans arrêt.

Que la providence inflige donc son châtiment ! Strindberg s’en fait une raison et accepte son malheur. Il en presque heureux même, prenant cela comme le signe d'une élection divine. Nulle place pour le repentir donc, nulle place car il se dit guidé par une main invisible : « Se repentir, c’est critiquer la providence qui nous inflige le péché comme une souffrance dans le but de nous purifier par le dégoût qu’inspire la mauvaise action » (Inferno, Editions Gallimard 1996, p.141). Lui qui a renvoyé férocement femme et enfant loin de lui afin de vivre sa passion en solitaire dans sa chambre parisienne, il refuse la pénitence et la culpabilité. Très vite pourtant, il éprouve le besoin de comprendre cette mécanique du désespoir qui s'abat constamment sur lui. Où se niche Dieu, semble-t-il se demander ? Faut-il donc prouver Son existence par la méthode négative ? Dans son délire paranoïaque, dans sa manie de la persécution, il comprend que les démons sont l’expression d’une bienveillance divine, bienveillance qui doit conduire à l’éducation de l’homme. Les insomnies, les cauchemars, les attaques nerveuses sont les signes divins d’un avertissement personnel qui doit l'amener à se corriger. Strindberg, qui écrit durant son séjour parisien des ouvrages de chimie sur la composition du soufre, qui a tenté l’expérience initiatique de la transformation des éléments, de la transmutation du plomb en or, finit en quelque sorte par entreprendre un traité théologique qu’on pourrait intituler : « De la preuve de Dieu par l'existence des démons ». C’est Inferno. Ces trois années passées dans la crainte et le désespoir ont conduit l’auteur d’Au bord de la vaste mer, du Plaidoyer d'un fou, de La Sonate des spectres, à voir dans les esprits mauvais des êtres bienveillants qui ne cherchent qu’à nous guérir : « Consolez-vous donc et soyez fiers de la grâce qui vous est accordée à vous tous, qui êtes affligés et hantés par les insomnies, les cauchemars, les apparitions, les angoisses et les palpitations ! Numen adest. Dieu vous désire ! » (p.230).

Combien d’artistes n’ont pas vécu leur propre « crise inferno » ? Le plus connu peut-être : Huysmans qui, à la même époque, était parti à rebours et tentait en s'abîmant dans l'étude de Gilles de Rais d’atteindre le Haut. Plus récemment, Lars von Trier avec son Antichrist semble reproduire sa crise d’âme. L’homme, même incroyant, cherche désespérément à comprendre le désespoir. Il nous faut un supplément d’âme pour reconstruire un monde devenu confus. Mais Strindberg est bien trop fou pour se réduire à une conversion religieuse. Et bien que la lecture de Swedenborg, un compatriote découvert à la lecture d'un roman de Balzac, l’éclaire sur son expérience passée, sur son combat contre les démons, contre lui-même, il n’en demeure pas moins un exalté de la crise, du changement, de la conversion. Loin de la figure du socialiste évangélique ou de l’apôtre naissant, Strindberg m’apparaît comme l’homme moderne dans son combat permanent contre Dieu :

 [Swedenborg] m’a indiqué la seule voie pour le salut : chercher les démons dans leur repaire, en moi-même, et les tuer par… le repentir. […]
Jeune, j’étais un dévot sincère, et vous avez fait de moi un libre-penseur. Du libre-penseur vous avez fait un athée, de l’athée un religieux. Inspiré par des idées humanitaires, j’ai préconisé le socialisme : cinq ans plus tard vous m’avez montré l’absurdité du socialisme. Tout ce qui m’a enthousiasmé, vous l’avez infirmé. Et si je me vouais à la religion, je suis certain que dans dix ans vous me la réfuteriez.
N’est-ce pas que les Dieux plaisantent avec nous les mortels, et c’est pourquoi, ricaneurs conscients, nous autres, nous savons rire aux moments les plus tourmentés de la vie !
Comment voulez-vous que l’on prenne au sérieux ce qui se manifeste comme une immense plaisanterie
! (p.232).

Inferno_Strindberg

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25 mars 2009

Peut-on écrire sur Internet ?

    La question sotte que je pose est bien naturellement une simple amorce à ce que je vais tenter de construire sous la forme d’introduction. Mais cette question, tout de même, appelle de toutes ses lettres une quantité incroyable de dilemmes qui se posent aux bloggeurs. En premier lieu, y-a-t-il un intérêt à écrire sur internet, à prendre de son temps pour exposer quelques avis, pour expliciter quelques détails, pour livrer au regard de l’autre quelques idées, plus ou moins bancales ? La réponse du démon se résume à quelque chose comme le désir d’être lu. Il est toujours plus agréable, plus gratifiant, de se sentir lu, ne serait-ce par une seule et unique personne. Mais outre cette commune histoire d’écrivaillons, voire de rimailleurs, la question se poursuit selon moi sur deux points essentiels : peut-on lire physiquement sur Internet ? Doit-on adopter, comme le proclament certains, un style nouveau, plus prompte, fulgurant dans la forme et décisif dans l’idée ? En ce qui concerne le premier point, tous les bloggeurs sont conscients que leurs articles sont plus ou moins lus, que certains se sont déjà arrêtés de lire avant d’atteindre cette dixième ligne, que d’autres ont sauté délibérément le début et se retrouve comme par mégarde devant ce mot, sans le comprendre, que d’autres encore ont tout lu mais de travers, et que ce mot, justement, ils le saisissent à rebours de ce qu’il dit vraiment… Cette histoire de diagonale de la lecture, n’en déplaise à certains, est caractéristique de ce mode de rédaction. Un blog n’est pas un roman, pas même un article de journal et encore moins un texte hiéroglyphique destiné à un futur Champollion perdu dans le désert des civilisations prochaines. On se plaint actuellement de l’intrusion imminente du e-book (et bientôt, qui sait ?, Ibook)dans toutes les chaumières. Soit, l’objet pose un problème pour les librairies, les maisons d’éditions, etc. Mais si cette objet nous permet, espérons-le, de lire convenablement, calmement calé dans son fauteuil ou allongé sur un lit, tous ces textes du Net devant lesquels, parfois, nous fatiguons non pas faute de contenu mais faute d’un léger confort, et pour le corps et pour l’œil, il me semble qu’il aura au moins servi à quelque chose : rendre lisible ce qui est, pour le moment, une lecture difficile. En ce qui concerne le style, il me semble que la question perdra de son intérêt lorsqu'on aura rendu plus opérationnel l’acte même de lire un texte sur un écran. Ce n’est pas le style qui pose problème dans un blog, c’est la difficulté à saisir du regard une page, une phrase qui se déroule sur plusieurs lignes, une idée qui se rejoint à cinquante mots d’intervalle. Je vous entends déjà : quoi, un partisan de l’Ibook, symbole de destruction du livre !? Je suis un lecteur de papier, pour ne pas dire un lecteur de paille. Mais tout le monde ne peut pas imprimer ces centaines de feuillets, tout le monde ne peut pas suivre du regard les longues rangées de pixels qui parent nos écrans. L’écrit à finit par rejoindre l’écran. Et que dire face aux progrès, car nous sommes tous, au final, des hommes de paille. C’est à nous d’affirmer ce que nous voulons.

Si je devais conclure cette introduction un peu longuette, il me faudrait évoquer très rapidement, trop succinctement, la place de la critique sur Internet, dans les blogs. Mais cela demande un peu plus que quelques lignes. On déplore le manque, voir l’absence, de pertinence dans 99% des sites sur la littérature ? Certes, c’est une constatation juste. Mais Internet n’est-il pas le lieu du plus grand nombre ? On déplore, en faisant ça, le manque d’originalité de la population. On se plaint de la vulgarité des hommes. On souhaiterait, au fond, que tous ces hommes sans originalité se taisent ou, encore pire, que ces hommes communs, ces gens « comme tout le monde » deviennent des originaux, des hommes à idées… En résumé, cela revient à se dénier soi-même, cela revient à refuser notre capacité à saisir non pas ce qui serait une sorte de révélation – qui croit encore de nos jours aux révélations ? – mais ce dont nous avons besoin en tant que lecteur. Et cela, que l'on se considère ou non, avec raison ou pas, comme un homme original... Du marketing, me diront-certains. Effectivement. Allez voir sur Wikio et vous comprendrez. Les amides et les aigles se côtoient. Est-ce qu’un plancton se soucie du lion ? Non, il craint à cause du petit poisson qui glougloute à deux pas de lui… Pas de démocratie participative, non non, un simple bordel cosmologique à l’échelle de l’humain. Qu’il soit permis maintenant à l’homme des souterrains de dire quelques mots…  car nous autres, les hommes du souterrain, quand nous remontons vers la lumière et que ça éclate, nous nous mettons à parler, parler, parler…

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