« Selon moi, nous sommes toujours à l’affût d’une chose cachée, ou simplement potentielle ou hypothétique, dont nous suivons à la trace l’affleurement à la surface du sol. […] La parole relie la trace visible à la chose invisible, à la chose absente, à la chose désirée ou redoutée, comme une fragile passerelle jetée sur le vide » (Italo Calvino, Défis aux labyrinthes, Le Seuil 2003, p.68)

Pripyat
Vue de la centrale nucléaire de Tchernobyl depuis Pripyat

      Tenir un blog quasiment anonyme, entretenu à mi-temps, voire au tiers, le nourrir de lectures et d'articles faits dans un temps libre difficilement acquis a parfois du bon. En témoigne ce roman, Engeland (Finitude, 2010), reçu aimablement dans mon souterrain de la part de Pierre Cendors que je remercie. Citons son blog, Endsen, et saluons également le travail de la maison d’édition Finitude que je ne connaissais pas jusqu’alors.

    Engeland retrace le parcours, imaginaire à plus d'un titre, d’une jeune photographe, Fausta K., dans une Europe du vingtième siècle, celle des catastrophes, celle de l’errance, celle de la solitude… Mais loin d’être le catalogue des grands bouleversements, Engeland décrit surtout un vide, une absence, un silence. C'est la stricte description d'une « géographie du vide » (p.92). Fausta, jeune fille qui a toujours été en marge, photographie les paysages où les vivants sont absents, où les morts affleurent à la limite du cadre. Incapable de saisir du regard ce qui est évident pour les autres, elle possède, pour reprendre le titre intraduisible du dernier film de Kubrick, des yeux grands fermés : « sa vie ressemble à un corps plongé dans la torpeur d’un profond sommeil. Elle s’efforce de se réveiller, mais ses yeux restent fermés de l’intérieur. » (p.85-86). Récit de l’introspection maladive ? Rêve sublimé d’une « inexistence vivante » ? Fausse biographie d’un parcours chaotique, celui d'un être à demi mort à la recherche de la vraie vie ? S’il y a bien biographie, elle est entièrement construite sur l'oubli. L'oubli du monde : « Pour ma part, célibataire et fille unique, les vivants étaient des fantômes en série ; leur visage comme un tampon de silence, effaçait aussitôt leur nom de ma mémoire. » (p.160).

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Roman de la duplicité, des doubles, des interprétations multiples, Engeland pose déjà une énigme par son titre. Enge signifie en allemand « l’étroitesse », celle du monde dans lequel évolue Fausta. Mais Engel, qui est le pseudonyme d’un personnage du roman, nous incite à chercher « l’ange » ou « le messager » caché dans le texte... A mi-chemin entre le quotidien le plus commun et les hautes sphères de l'art, Fausta se tient en équilibre au-dessus du vide. L’interprétation doit-elle pour autant venir du nom ? Il est difficile pour un lecteur de Kafka comme moi de ne pas voir les signes. Je ne peux pas ne pas y faire attention : Fausta K., c’est F. K., initiales qui rappellent un autre grand solitaire du siècle, Franz Kafka. Surtout si apparaît au cours du récit un personnage dénommé Félix Mauer, nom bien trop proche de celui de l'éternelle fiancée de Kafka, Felice Bauer, pour m'apparaître comme un hasard. Dans cette optique, l’engeland pourrait être perçu comme un reflet de ce château inaccessible, celui vers lequel K. se dirige constamment. Si je cite Kafka, c'est avant tout pour montrer la parenté qu'il y a avec le personnage de Fausta qui, comme K., ne parvient pas à déchiffrer le réel et confond image et réalité. Mais cette référence est-elle si importante ? Pierre Cendors s’ingénie d’ailleurs à tisser un canevas de noms. Tout le roman est parsemé de références, comme ces titres d'œuvres qui ouvrent la plupart des chapitres : L’Homme caché (titre du premier roman de l'auteur), Energie du silence, Maison-Errance, Imago… Ce dernier titre appelle d'ailleurs une nouvelle référence, non pas celle des deux grands psychanalystes du début du siècle, Freud et Jung, qui reprirent ce terme dans leur vocabulaire, mais celle qui est, à l’origine, le titre d’un roman de Carl Spitteler dans lequel une sorte de Pygmalion construit mentalement une femme à l'image de son désir. Dans Engeland, la présence du double se fait sentir. Mais le jeu de pistes laisse planer un doute. Qui de Houdini, de Fausta, d'Engel est l'image de l'autre ? La séparation entre le rêve et la réalité est trouble. Les personnages, à demi présents, tournent autour d'un centre vide qui ne sera jamais rempli. C’est le sujet du roman.

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    Fausta est une petite fille solitaire qui refuse de s'amuser avec les autres enfants. Son seul ami est un jeune garçon qui a pour surnom celui du célèbre magicien Houdini. Il est comme l'ombre d'un ami imaginaire. Un jour, quelque part à la fin de l’enfance, Houdini fait une chute brutale qui le laisse handicapé pour la vie. Il se réfugie dans sa chambre et reste terré sans plus voir personne. C'est le début de son inexistence : « Une porte de communication le relie au reste de la maison. Houdini vit là, seize ans durant, l’existence d’un reclus. […] Ses lettres à Fausta, son seul dialogue avec l’extérieur. Cette dernière phrase ne peut se comprendre sans sa contrepartie : la correspondance avec Houdini constitue pour la jeune fille ses seules communications intérieures avec autrui./ Ils ne partagent pourtant plus le même territoire de vie. Ils s’écrivent d’ailleurs. Les lettres surgissent d’un au-delà du quotidien. Un territoire du rien. Pour Fausta, la source même de son œuvre photographique. » (p.28). C’est la célèbre histoire de la séparation du corps et de l’esprit. L’un se tient au fond de son lit, l’autre erre dans la vie. L’esprit nu autour du monde ne parviendra jamais réellement à rejoindre son corps. Houdini rêve déjà des choses inouïes que son esprit lui communiquera par lettres. La quête des deux personnages semble se situer irrémédiablement dans cette double attente. Celui qui rêve d’arriver enfin dans son foyer, et celui qui attend son messager. Mais Fausta ne fera jamais que suivre la trace d'un être invisible. A l'image de ses photographies, qui se révèleront invisibles, absentes, comme tout le reste, Fausta cherche à capter une chose inaccessible :

« J’écris pour m’habituer à te voir dans le noir. Je te croyais mort, Houdini. Depuis l’accident, tu n’as jamais quitté ton absence. C’est là que tu habites toujours, dans un autre monde isolé de la société des hommes, proche de l’invisible. Tous tes portraits sont issus de là, d’un au-delà du regard. Je n’ai plus la force de t’y chercher, Houdini. J’habite un monde que ton regard ne voit pas. J’abandonne la partie, c’est fini. » (p.188-189).

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Bande-annonce du roman Engeland :