bronx_selby
"jamais il n'oublia comment d'une minute à l'autre l'écrasante pesanteur
de la rue avait explosé dans le jaillissement de la bouche d'incendie
pour devenir un vaste espace ouvert, sans murs, comme dans un conte de fées...
"
(
Le Saule, Points 2009, p.151)

      La colère nourrie par Hubert Selby Jr. contre la littérature et le monde semble s’être tarie aux cours des ans. D’abord par la diminution de la fréquence de ses publications depuis les années 60 et la parution de ce qui est devenu avec le temps une sorte de légende subversive pour les jeunes gens en quête d'intransigeance littéraire, Last Exit to Brooklyn. Viennent ensuite La Geôle (1972), Le Démon (1977), Requiem for a Dream (1978), Chanson de la neige silencieuse (1986) et Le Saule (1998). Mais Selby a également perdu le désir de l’assouvissement de la colère et de l’horreur imaginée. Le Saule est peut-être le premier grand texte de Selby à se terminer dans une ascension véritablement mystique, comme la phrase en exergue le laisse entendre : « Honorer une vie, c’est Honorer l’Infini Esprit de la VIE ». La surabondance de majuscules laisse penser à une illumination toute lyrique. Selby n’est après tout qu’un très grand lyrique touché très jeune par l'horreur. Son langage, qu’on a voulu rapprocher d’un Céline, est celui de l’apparence de la rue. Les consonnes se fusionnent, les voyelles se redoublent, le rythme s’intensifie, les apostrophes disparaissent. On est dans le langage parlé des gens de la rue qui ne parviennent pas à parler, qui ont les mots engorgés tout au fond d’eux-mêmes, ces mots que Selby a mis tant d’années à remonter à la surface. Car tous ses romans racontent une descente aux enfers. En revanche il est très rare que le lecteur assiste à la remonté vers la lumière. Signe de l’âge ? Intuition d’une fin proche ?

Bobby est un jeune Noir de 13 ans qui habitent le Bronx Sud, une sorte de No Man’s Land urbain, le coin le plus pourri de New York, vaste territoire déserté comme sorti tout droit de la guerre. Il fréquente une jeune Portoricaine, Maria. Les autres Portoricains du quartier n’acceptent pas cette alliance et rouent de coups le jeune gars tandis que Maria est défigurée à coup de soude… A moitié mort, Bobby s’engouffre dans les bas-fonds de la ville et se terre comme un démon :

« Les rues étaient de plus en plus crades, avec des bagnoles déglinguées à l’abandon, des cartons, des cageots et des ordures venues du monde entier, [Bobby] se frayait un chemin tant bien que mal entre les détritus entassés par les années, empoignait la rampe d’un escalier menant au sous-sol d’un des nombreux immeubles désaffectés […]. Quand il arriva en bas, ça caillait tellement dans le noir qu’il dut s’appuyer contre le mur pour reprendre son souffle… puis s’aventura dans l’obscurité de plus en plus profonde et de plus en plus fraîche de la cave… » (p.22).

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    C’est là qu’il est découvert par un ermite étrange surnommé Moishe semblant sortir tout droit d’un conte. Il le conduit à travers les dédales des couloirs souterrains vers ce qui semble être un paradis tenu secret au cœur de cet enfer, une sorte d'appartement luxueux lové au plus profond des immeubles misérables de la zone... Bobby accepte peu à peu Moishe comme un père. Et Moishe l’adopte. S'en suit la double confrontation entre d'un côté le jeune homme qui cherche à se venger de ses agresseurs et de l'autre le vieillard qui voudrait le convertir à la paix intérieure et à l'amour. Selby décrit une fois de plus l’horreur qui habite les rues de sa ville. Mais il y ajoute la figure du saint qui est revenu des camps de la mort et qui désire transformer son expérience de l'horreur de la mort en parole de bonté et de réconciliation. Selby insuffle à son récit désespéré l’espoir d’une autre vie, d’une résurrection même, comme si la grâce avait fini par le toucher. Bien sûr, il s’interroge toujours sur l’inexplicable et incompatible lien qui existe entre le monde de la grâce et le monde de la violence, comme le montre la grand-mère immigrée face à sa petite-fille défigurée : « Maria pleura et dit simplement maman, maman, maman, et la vieille femme, tenant toujours fermement les jambes de sa petite-fille, priait en silence mais en criant de plus en plus fort dans sa tête pour dissiper l’horreur qui s’offrait à elle, ce petit bout de fille dans la douleur, la figure couverte de bandages, avec juste de petites fentes pour laisser passer les larmes et laisser entrevoir la peur qui vitrait ses yeux, alors elle fermait les siens pour ne plus voir, pour ne plus essayer de comprendre comment une telle chose avait pu arriver à quelqu’un qui apportait chaque matin à sa grand-mère un bol de café chaud et un morceau de pain au lait, de comprendre quel était ce monde où l’on jetait du feu à la figure de sa petite-fille… » (p.27). Selby, lui, ne ferme pas les yeux devant tout le mal qui se déverse dans les rues. Il analyse une fois de plus le cancer de la violence, le cancer de la vengeance. Il raconte les horreurs que cachent les coins d’ombre de la ville. Il pose la question que tout croyant se pose : comment l’innocence peut-elle être détruite si facilement sous les yeux de Dieu ? Le doute métaphysique s'introduit dans la conscience de la mère face à l'horreur : « Mes prières aussi s’adressent à des oreilles sourdes… peut-être que Dieu ne peut entendre nos voix minuscules ici… peut-être que les monstres dans les rues… et les démons dans les cœurs de ces fous dévorent les prières avant qu’elle les entende… » (p.71).

    Mais loin d’en faire l’unique complainte, il l’associe à une nouvelle musique, celle du pardon et du cri du cœur. Celle de l'amour. Ce cri du cœur est également bloqué tout au fond de la gorge, bien plus dur à faire entendre que tous les autres cris. Bobby ne l’accepte pas. Moishe a mis des années à l’entendre vraiment. Comme si, depuis trente ans, Hubert Selby Jr semblait également le chercher au fond de ses entrailles. Comme s'il avait fallu attendre toutes ces années pour qu’enfin il jaillisse du fond des abymes et vienne illuminer le macabre spectacle décrit dans tous ses autres romans. Il n’y a pas de règles morales pour survivre, pas de formules magiques. Juste des signes parsemés ça et là pour rappeler à l’homme l’espoir de la vie. Face aux prières inaudibles psalmodiées par la mère de Maria, Selby entend recréer la chanson éternelle. Le désir de Moishe est simple : pardonner au monde tout en devenant son chant : « nous sommes tous Ta chanson, et le plus incroyable c’est que je l’entends cette chanson, oui, je l’entends, en moi, autour de moi, partout… je deviens Ta chanson Ô Amour, oui, je sais qu’un jour je ne l’entendrai plus… je SERAI la chanson. » (p.301).

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