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Notre art, c’est d’être aveuglé par la vérité ; seule est vraie la lumière sur la face grotesque qui recule, rien d’autre. (Kafka, Aphorisme n°63)

     Antilyrique – Un mot pas franchement sensuel et qui fait penser bien plus à une marque de détergent qu’à une notion toute littéraire, un mot pour décrire le chemin pris par le roman depuis maintenant des siècles. A ceux qui se délectent des grandes envolées lyriques vers les sphères stellaires de l’illusion poétique, il est difficile d’accepter la chaîne qui, dans le vrai roman moderne, les retient au sol à chaque fois que l’imagination mensongère s’affole. Pour Kundera, le roman correspond à un « âge » dans l’histoire de l'homme, ou plutôt à la fin d’un âge, celui de l'immaturité, de l’attitude lyrique, ce grand passage qui s’opère vers la trentaine. Pour d’autres, c’est également la fin de la probité, la fin des illusions, de la poésie, et donc de la grandeur d’esprit et de l’action. L’homme de trente ans connaît l'envers du décor où l’on se retire pour calculer, pleurer, plaisanter. Il en rit et il en pleure… Parfois il en devient cynique. C’est là son profond péché.

« Le monde est devenu triste parce que jadis, nous dit Leopardi, une marionnette fut mélancolique ». Le jeune poète italien éprouve une profonde rancœur à l’encontre de cet art qui dépouille le sentiment de son innocence. Pour Kundera, et pour d’autres, le roman n’a pas avoir honte de vouloir éclairer le réel et son mensonge. Dans La Vie est ailleurs, vaste satire des engagements de tous les jeunismes grégaires et autres groupes révolutionnaires, Kundera s'attarde sur la transformation du monde par la poésie : « La tristesse qui, quelques jours plus tôt, la faisait souffrir, maintenant qu’elle l’avait dépeinte avec de grands mots, lui procurait un bonheur apaisant ; c’était une belle tristesse et elle se voyait éclairée par sa lumière mélancolique et se trouvait tristement belle. » (folio, p.86). Le roman et l’anti-roman font partie d’un même système. Ils se sont toujours observé et combattu. L’un créait le sentiment et le disséquait avec joie jusque mort s’en suive, l’autre le revêtait d’un voile et le tirait avec larmes et cris vers le ciel, par un système de poulie et de ficelles invisibles… D’un côté le roman, de l’autre le kitsch. On a souvent tendance à refuser tout lien entre ce qu’on appelle quotidiennement le divertissement et ce qui est désigné par « kitsch ». Le vrai roman est ce qui nous retient, ce qui nous interdit de nous envoler dans les sphères célestes, de nous admirer dans le miroir embellissant, au contraire de l’art kitsch qui « cherche à établir une liaison absolument fausse entre le ciel et la terre » (Quelques Remarques à propos du kitsch, Hermann Broch, p.34, Allia). Au fond, on pourrait énoncer une nouvelle loi, très éloignée de toutes les fantasmagories théoriques que les universitaires français ont proféré depuis un demi-siècle et qui pourrait s’appliquer à l’idéal d’un roman. Le roman : tentative (héroïque) de s’opposer au kitsch, au mensonge esthétique. Le roman est cet art qui refuse l’hypocrisie universelle dans la façon de vivre, égarée dans d’immenses fourrés de sentiments et de conventions. Il existe une erreur répandue qui consiste à confondre imagination et mensonge. Et c’est d'ailleurs toujours prendre un risque que de vouloir relier la littérature, et plus particulièrement le roman, à cette fameuse « suspension volontaire de l’incrédulité » de Coleridge, ou de parler, comme le fait Oscar Wilde, du Déclin du mensonge. Soyez incrédule, cherchez la vérité derrière le fard, inspectez l’envers du décor, refusez la convenance et du même coup l’illusion de la beauté, le mensonge du lyrisme… Le roman n’est pas à proprement parler l’avancée de plus en plus profonde vers le domaine de la raison, de la vérité psychologique. Il ressemble plus à cette lumière puissante qui dissout le monde, qui éclaire les raisons, qui démasque les faux-semblants. Il y a une part de destruction dans tout grand roman. Leopardi, qui ne cesse de critiquer l’arrivée de cet art qu’il associe d’abord au mouvement romantique et qui doit conduire, selon lui, l'humanité vers un désastre, ne peut s'empêcher de voir dans le rationalisme les prémices d'une société qui va sombrer : « La plus grande ennemie de la barbarie n’est pas la raison mais la nature […] Et la raison, naturellement attirée par ce qui lui est utile, détruit les illusions qui nous lient les uns aux autres, dissout radicalement la société et rend les gens plus féroces » (Zibaldone, p.26, Allia). Il refuse le rationalisme, qui réclame une contemplation du monde d’une clarté sans exaltation, d’un réalisme sans fard, et le compare à une mise à jour des instincts mauvais de l’homme. On peut comprendre que ce jeune homme destiné à devenir prêtre n’accepte pas cet art terriblement terrestre. Et n'a-t-il pas raison au fond de désirer encore et encore ce seul plaisir que pourrons trouver ici, le plus sûr plaisir de cette vie, le vain plaisir des illusions ? En réalité, nous sommes baignés dans un monde aveuglant d'illusions. Nous sommes sortis de la caverne depuis longtemps. Mais nos yeux faibles et fragiles ne parviennent toujours pas à dépasser ce signe trompeur qui n’est en fait que le mal dissimulé dans le mensonge.

Avec la lumière la plus puissante, on peut dissoudre le monde. Devant des yeux faibles, il prend de la consistance, devant de plus faibles encore, il lui pousse des poings, devant de plus faibles encore, il devient pudique et fracasse celui qui ose le regarder. (Kafka, Aphorisme n°54)

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