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      Qui n’a pas voulu poser, au moins une fois dans sa jeune et expansive vie d’internautes, sa petite crotte personnelle dans le vaste territoire de la blogosphère ? Et peut-on faire des reproches ? Quand on voit l’état sordide de certaines latrines du milieu littéraire, de l’édition ou du journalisme, on peut facilement se dire que l’arrière-cours, ce qui s’écrit sur le net, ne doit pas être très reluisant. Et pourtant, un critère essentiel justifie à lui seul l’espoir que nous pouvons trouver chez certains blogueurs : ils ne sont pas payés. C’est l’idée que développe Schopenhauer, à propos de la bonne littérature, dans le paragraphe qui ouvre Misère de la littérature paru aux éditions Circé : « Les honoraires et l’exclusivité des droits sont au fond la ruine de la littérature » (p.7). Il oublie, je suppose, l’autre grande force humaine : la satisfaction de l’ego, la gloriole d'un jour. Argent et vanité, deux ailes de plombs pour la littérature.

Cet essai de Schopenhauer, qui est un très court extrait de Parerga et Paralipomena, pourrait très facilement satisfaire les prosateurs de la toile dans leur quête d’une écriture adaptée au blog. Bien que son sujet soit apparemment la "littérature", il me semble que Schopenhauer s’acharne plutôt à définir les contours de l’écriture journalistique, celle des revues et des magazines littéraires de l’époque en Allemagne. Car son analyse peut difficilement s'adapter à l'écriture poétique ou romanesque. En conservant son esprit définitivement rationnel, qui me rappelle également ce que disait Pierre Manent sur le roman, à savoir « qu'il y a dans un roman beaucoup trop de pages et beaucoup trop de mots », il se restreint à une littérature strictement intellectuelle : « Un livre ne peut jamais être plus que la reproduction des idées de son auteur » (p. 12), il faut opter pour un « style objectif » où l’on dispose « les mots de telle sorte que le lecteur soit quasiment obligé de penser exactement la même chose que l’auteur » (p.58-59), il faut s'opposer au superflu, à la digression, adopter un style sobre...Bref c'est son côté philosophe qui reprend le dessus.

 

Les règles d’or du bon Arthur Schopenhauer pour tenir un blog :

Préambule - A l’usage propre à notre époque, de noircir inconsidérément du papier, et au flot de plus en plus débordant de livres mauvais et inutiles qui en résulte, les revues littéraires devraient opposer une sorte de digue, en fustigeant impitoyablement, par des jugements intègres, justes et sévères, toute production d’un écrivain sans talent, tout gribouillage au moyen duquel une tête vide veut venir au secours d’une bourse également vide, donc à peu près 9 livres sur 10, et ainsi elles empêcheraient, comme il est de leur devoir, la graphomanie et l’imposture au lieu de l’encourager en mettant leur honteuse tolérance au service de l’auteur et de l’éditeur, pour voler au public son temps et son argent. (p.18)

1. « Le STYLE est la physionomie de l’esprit » : le style est le seul visage que je pourrai offrir au lecteur, il est « la silhouette de ma pensée » (p.30). Inutile de chercher à obscurcir délibérément ou à alourdir son style, il faut écrire comme on pense. Laissons le style de l’Université aux universitaires et gardons-nous « par-dessus tout de chercher visiblement à montrer plus d’esprit qu’on n’en a » (p.29). Parallèlement, il est nécessaire de garder une certaine tenue. Critiquer ne veut pas dire insulter ni cracher. « Les critiques sont surtout amusants, quand ils critiquent les œuvres des autres dans le style le plus négligé d’écrivain stipendié. On dirait des juges rendant leur verdict en robe de chambre et pantoufles » (p. 60).

2. MATIÈRE et FORME : 9 blogs sur 10 se contentent de colporter la petite idée, le petit fait, la petite actu qui vient de tomber. Le public, certes, ne s'intéresse principalement qu'à ça, la matière, et non à la forme. Il est donc préférable, si vous souhaitez gonfler vos statistiques de lecture, de mettre en gras et en capitale le dernier plagiat de Houellebecq ou l'enfant caché de Johnny : « C'est grâce à la MATIÈRE, s'ils étaient les seuls à y avoir accès, que des gens tout à fait ordinaires et plats peuvent produire des livres très importants ». Mais le seul mérite pour un véritable blog réside dans la forme qu'il donne à son propos, dans son sujet : « Les objets peuvent être accessibles à chacun et connus de tous : mais la forme de la composition, le "quoi" de la pensée, c'est cela qui en fait la valeur, et c'est dans le sujet qu'on le trouve [...] Il en résulte que le mérite d'un écrivain digne d'être lu est d'autant plus grand qu'il le doit peu à la matière, et parfois même d'autant plus que celle-ci est connue et rebattue » (p.12).

3. L’ANONYMAT : il ne pose problème, à dire vrai, que lorsqu’il y a polémique. Comme dans tout duel, il faut connaître l’identité des combattants pour pouvoir juger l’enjeu. « L’anonymat a été introduit dans les revues littéraires sous prétexte de protéger l’honnête critique, ce guide du public, contre la vindicte de l’auteur et de ses mécènes. Mais pour un cas de la sorte, il y en aura cent où il servira simplement à dégager de toute responsabilité quelqu’un qui est incapable de soutenir ce qu’il avance, ou bien même à dissimuler le scandale du critique assez vénal et assez vil pour vanter auprès du public un mauvais livre, en échange d’un pourboire versé par l’éditeur. Assez souvent il ne sert qu’à dissimuler l’obscurité et l’insignifiance de l’auteur de ce jugement » (p. 21). Il traîne actuellement un article sur ce sujet qui justifie l'anonymat au nom de la sécurité de l'auteur (à lire cette note, on a l'impression qu'un blogueur qui ose donner son vrai nom prend le risque de se faire égorger à chaque coin de rue). L’anonyme qui vous parle de son chat n’est pas dangereux en soi (quoique...). Mais l’anonyme polémiste (à plus forte raison le dénonciateur ou le calomniateur) doit avoir le courage de retirer son masque, sinon il apparaît comme une « VILE ET LÂCHE CANAILLE, qui n’a pas le courage d’assumer son jugement, qui ne tient donc même pas à son opinion, mais seulement au plaisir secret de déverser sa bile sans risque d’être reconnu et puni » (p.21).

4. Savoir JUGER et CRITIQUER. Tolérance et égalitarisme sont difficilement acceptables en littérature : « C’est un grand tort que de vouloir transposer dans le domaine de la littérature cette tolérance envers les gens obtus, sans cervelle, dont on est obligé de faire preuve en société, où ils sont légion. Car dans la littérature, ce sont des intrus sans vergogne, et dénigrer ce qui est mauvais est un devoir envers ce qui est bon : car si on ne trouve rien mauvais, rien ne semblera bon. » (p.20).

5. « IL FAUT AVOIR QUELQUE CHOSE A DIRE – oh, nous voilà bien avancés… »

 

 

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