2_2_5

Are you such a dreamer ?
To put the world to rights?
I’ll stay home forever
Where two & two always makes up five
(Thom Yorke - 2 + 2 = 5)

 

      Si je prends parfois le temps d’écrire des articles où je me demande qui de Dostoïevski ou de Tolstoï est le plus grand écrivain ou bien combien de rameurs avait Ulysse lors de son voyage, c’est parce qu’une petite idée démoniaque… Mais pourquoi est-ce que je commence ce texte par des explications, comme si j'avais des lecteurs... Je n'ai pas même de lecteurs imaginaires... Rien de plus dégoûtant que de vouloir être lu, pire, de vouloir être lu à tout prix en cherchant à se faire publier... Mais alors, à quoi bon écrire cet article ? (là c'est vous qui parlez). Par caprice, je vous répondrais si j'avais à vous répondre. Mais je n'ai pas à me faire comprendre, même si je vois bien que certains, à force de persévérance et de conviction, parviennent à se faire publier. Comme quoi le Net peut changer la vie d'un modeste blogueur, de son état pion dans un collège au fin fond de la Creuse, encore faut-il qu'il aie la force non pas d'écrire mais de se faire comprendre sur des sujets intelligibles. Tout est toujours dans le but recherché. C'est ce but qui détermine notre petite vision du monde. Celle du commerçant, du socialiste, du planteur de radis... Et plus le but est rationnel, fonctionnel, pratique, plus il suscite d'engouement. Pourquoi alors est-ce que j'éprouve un tel dégoût pour le rationalisme... Peut-être parce que le culte du langage rationaliste est en train d'atteindre son apogée, à notre époque ! précisément celle où le langage se fait broyer dans les mécanismes de la dislocation et de la défiguration. Lisez un blog littéraire pris au hasard et vous apercevrez, derrière les petites phrases à moitié écrites, que l'exigence première du blogueur est d'être publié. Il n'échappe pas à cette lourde tâche qu'on a imposé à toute la société et qu'on peut lire à peu près partout, de la télé-réalité aux émissions faussement littéraires : "Aie un talent ! Sois un génie !". Le résultat esthétique est devenu notre conquête morale. Peu importe qu'on y parvienne avec le mensonge, l'insulte ou la nullité, ce qu'il faut, avant tout, c'est atteindre ce que la société nous impose d'atteindre. Comme si un artiste, prenons par exemple un peintre, non, peut-être pas un peintre - en existe-t-il encore ?, prenons l'exemple d'un romancier qui, assis convenablement devant son écran, un café dans une main, une cigarette dans l'autre, écrivant donc, comme c'est trop souvent le cas, avec sa troisième main imaginaire, un romancier qui se dirait, avant même de commencer d'écrire : "Produisons de la beauté !". Mais un écrivain qui commencerait ainsi, c'est un méchant homme, un salaud doublé d'une nullité. 

Je me suis donc décidé à ne plus cherchez la complexité en rallongeant les mots ou les idées, ils n'en sont que trop longs. J'évite la nuance, elle ne pourra pas traduire ma force de conviction et ma détermination. A l'heure de la communication planétaire, de la multiplication industrielle des objets de consommation, il faut être direct, franc. Il faut avoir des idées pratiques ! Une faille finira par séparer deux races qui n'ont plus rien à se dire, qui ne peuvent même plus entamer le moindre combat. Et pourtant, quoi de plus réjouissant que d'imaginer un duel entre un hyper-élitiste, aristocrate de la pensée ou "snob" de l'inutilité pratique et un mercenaire du langage, archi-socialiste de l'égalitarisme ? Tout est toujours dans le but recherché... Quelle différence après tout entre un aphorisme de Nietzsche et un bon slogan de pub ? L'idée est percutante, novatrice, elle intrigue et attire le regard... Alors quelle différence, vraiment ? Peut-être que si je me penche suffisamment, j'arriverai à entendre ce petit bourdonnement désagréable... Comment? N'y a-t-il pas un désaccord fondamental entre ces deux visions du monde ? Après tout, le marketing de la pensée travaille pour la démocratie. L'objet de consommation pour tous, le symbole offert, comme le logo de Coca-cola, à tous les regards. Rien de démoniaque dans tout ça. Il faudrait avoir l'âme virginale d'un ado de quinze ans pour croire à une société sans argent, sans système commercial... Mais alors d'où viens ce bourdonnement incessant que nous ne parvenons jamais vraiment à capter... J'ai dû traîner trop longtemps dans le silence de mon souterrain, je n'arrive plus à m'habituer à cette basse constante qui recouvre chacune des formules qu'on nous lance dans les magazines, les JT, les romans, les pubs et qui, faute d'un but véritable - moral ? métaphysique ? spirituel ? tout ce que la littérature semble avoir abandonner, patauge dans la fosse de "l'esthétisme utile". Ne penser qu'au résultat, voilà comment ne jamais parvenir à construire notre tour de Babel, voilà comment stagner dans les marécages où l'on ne construit que des logements utiles et fonctionnels pour travailleurs utiles et fonctionnels... Un type qui chante dans la nuit pour se donner de la contenance, ça reste un type qui a la trouille. Et un type qui parle du 4ème âge, des malentendants ou des gens de couleur, ça reste aussi un type qui a la trouille. Mais tout est toujours dans le but recherché. Nous entendons le grondement lointain, et nos regards tremblent dans la pénombre. Nous sommes seuls avec des forces que nous ne connaissons plus, que nous ne maitrisons plus. Les Anciens nous regardent et nous jugent. Nous avons échoué. J’écris cet aparté sous le coup de l’émotion, et je me rends bien compte que je devrais l’effacer pour éviter le ridicule. Mais je ne le ferais pas, non pas simplement parce qu’il n’y a pas même de lecteurs imaginaires, mais parce qu’il est en mon pouvoir de ne pas l’effacer, volontairement. Une nouvelle tentation en désaccord avec «l’esthétisme utile» qui régit notre mode de fonctionnement, soutient nos systèmes de valeurs et gouverne nos actes… N’est-ce pas ça au fond ce qui retient notre regard dans la littérature, cette absence presque irrationnel de but et l'affleurement presque mystique d'un sens inaccessible? Ce bon vieil adage qui prône l’interdiction d’atteindre le but sous peine de ne plus avoir de désir et de sombrer dans l’ennui. Le roman, qui cherche à se faire parole véritable sans jamais y parvenir, spirale ascensionnelle tournant autour d’un centre vide, dénie toute possibilité de satisfaction et refuse le postulat mercantile que le désir est réalisable. Et là vous me répondez que la littérature, comme tout le reste, n'est qu'une machine qui fait croire à une possibilité de salut en utilisant de vulgaires procédés de marchands… Je me demande parfois s'il ne vaudrait pas mieux être illettré que de s'enliser dans des études pareilles...

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