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« Qu’est ce que je pense du reportage ? Je crois que c’est la nourriture littéraire de l’avenir. Je parle bien sûr du reportage de qualité. Le roman n’a pas d’avenir. Il n’y aura plus de romans, il n’y aura plus de livres de fiction. Le roman est la littérature du siècle dernier. Chaque roman écrit il y a trente ou quarante ans est illisible. Les romanciers si populaires jadis dans la littérature allemande sont tellement oubliés que la jeunesse d’aujourd’hui ne connaît même pas leurs noms. Qu’est ce qu’il nous reste de la littérature française du siècle dernier ? Presque rien d’autre que Balzac et Zola. Et pourquoi justement eux ? C’est qu’ils ont décrit leur siècle comme s’ils étaient des reporters et ont utilisé dans leurs romans la technique du reportage. (…) Le reportage est un problème d’actualité. Je crois qu’un jour les gens ne liront rien d’autre que la vérité sur le monde. Le roman psychologique ? Non. Le reportage. L’avenir est au reportage véridique, réaliste et généreux. »
(Egon Erwin Kisch en 1929) 

      Situation du roman. Autant dire situation de la littérature. Parce que, tant qu’à construire un mausolée, préparer une oraison funèbre et se taper les heures de messe, autant que ce soit pour une grande occasion. Et comme nous sommes à l’heure de la mondial-démocratie, autant mettre un titre accrocheur comme « mort de la littérature mondiale ».

Le roman universel, donc, s’est vidé de sa substance et ne serait plus qu’une coquille vide. Il y aurait bien quelques jeunes sorbonnards cabotins, cachés au fond des catacombes, pour faire des incantations sur les grands poètes que sont Corbier ou Francis Lalanne, mais les appels de ces joyeux lurons, de ces drôles de drilles plein de finesses artistiques, restent sans réponse. Quant aux instances de légitimation de l’Université, elles seraient trop heureuses de pouvoir nommer un intitulé de master avec un titre aussi frivole s'il n'y avait pas déjà un Master sur "le roman français contemporain". Le roman humain serait devenu en l’espace d’un demi-siècle l’inventaire final avant la clôture définitive, inventaire fait par un moi reclus sur lui-même et inspectant soigneusement les immondices qui obstruent tout son être, se complaisant à une quête identitaire (sujet archi-moderne s’il en est) qui va du lavabo à la chambre à coucher. Le romancier contemporain aurait pris l’apparence du collectionneur d’objets morts, non pas celle du chiffonnier de Baudelaire, qui compulse ce que la grande ville n’a pas daigné ramasser et su aimer, mais plutôt celle de l’archiviste du -1 qui fait consciencieusement son travail en notant un à un tous les petits faits qui rythment la vie de bureau. L’averbalité, la neutralité atonale prosaïque, l’énumération, la lente litanie des heures, des jours, la morosité du style, sont donc tout à fait de rigueur. Serions-nous destinés dorénavant à décrire uniquement la carte, la répétition conceptuelle de la carte, et non plus le territoire ? Comme si la littérature voulait vivre l’échec de la peinture moderne : répétition du même objet à l’infini. C’est ainsi que l'on pourrait comprendre l’horizontalité du roman contemporain. On vide le réel de toute son invisibilité pour ne se restreindre qu’à la sphère du visible, ou plutôt à la sphère du vu

     « Situation du roman » : c’est le titre qu’utilise le site Fabula pour recenser quelques essais sur le roman (dans Acta Fabula, janvier 2011). Il y a, une fois de plus (voir le dossier "Tombeau de la littérature" en 2009), comme une odeur d’encens dans l’air, comme pour un jour de deuil… L’article sur Les Grandes Disparitions. Essai sur la mémoire du roman d'Isabelle Daunais et sur L'enfer du roman - Réflexions sur la postlittérature de Richard Millet parvient à attirer mon attention. Il s’agit de déclarer l'état d''incontinence du roman, ce vieillard puant qui n’est plus capable de dire quoi que ce soit sur le monde et les hommes. Le roman serait donc « fatigué ». Après les voyages de Panurge, les chevauchées de don Quichotte, les courses de Tristram Shandy, les promenades de Jacques, les marches parisiennes de Rastignac, les errances de K., les folies de Bardamu, les dernières chevauchées de Billy Parham, après toutes ces plumes courant sur la page, le roman aurait une subite envie de s’asseoir et de se reposer… Tous les fragments d’autobiographie, les autofictions, les romans parlant des romans, annoncent le véritable déclin de la fiction, la mort du personnage et la disparition de ce triste pronom « il », droit comme un pauvre adolescent timide qui n'ose plus rien dire. Le roman aurait été abattu, selon certains témoins, par deux fautes de goûts : la répétition et la propension à dire « Moi ». Et ce déclin ne pourra pas non plus être arrêté par les falsifications de romans, scénarios réchauffés et copiés/collés ou grandes promenades senti-menthe-à-l'eau-psychologico-niaises des possédés du sentiment, qui visent la gloire en disant ce qui doit être entendu. Encore une fois, il me semble nécessaire de faire le parallèle avec l’ère Internet, ce monde « dont le commencement et la fin échappent à tout sens et à toute direction et soumis au seul temps des erreurs et de l’oubli », ce lieu où le témoignage sur le réel, le reportage sur l'actuel, par ailleurs sans aucun style d’écriture, est devenu le seul acte de parole qui attire le regard, le seul bruit - buzz - qui entre dans nos tympans, alors même qu’il serait nécessaire de contrer le flot incessant de l’Histoire. Il n’y aurait plus qu’un présent englobant dans lequel le roman, atteint d’une grave maladie, participerait « d’un processus de disparition du temps et de la mémoire ». La répétition sans fin des mêmes informations, des mêmes gestes mécaniques, pornographie stylistique qui, comme chacun le sait, est beaucoup plus bandante qu’une image léchée et trop travaillée… Nous n'aurions donc plus le choix qu'entre des romans qui portent sur le deuil du roman et de faux romans, des romans après la fin du roman, des romans dans lesquels la littérature connaîtrait « un processus continu de dévalorisation, dont la falsification générale n’a plus que la misère des langues pour communauté culturelle » (R. Millet, L'enfer du roman).

     C’est également, et sans vouloir lui faire offense, ce que proclame Juan Asensio sur son blog, dans deux articles consacrés à la Crise de la littérature française et à la nullitologie horizontale (première partie ; seconde partie). Sur le fond en tout cas. Dévalorisation, misère de la langue, déshumanisation… Bien sûr il y a plus de bons romans recensés sur son blog que de mauvais. Mais qui aurait la force, après tout, de scruter inlassablement les espaces vides qui bordent les étoiles, qui pourrait se contraindre à décrire le néant ? Cette thèse du processus de dévalorisation me fait penser à ce qu'Hermann Broch énonça très souvent dans ses textes critiques littéraires, et qu’on trouve également au cœur de sa Théorie des Masses, et qui allie le sentiment d’une perte de repères à la disparition de ce qui a fondé, n’en déplaise à certains esprits modernes résolument négateurs, une très large part de la culture européenne : « Il est inutile d'insister une nouvelle fois sur le fait que le monde actuel, tout au moins le monde occidental, ayant perdu la religion qui était à son centre, est entré dans un état de complète désintégration des valeurs, état dans lequel toute valeur particulière est en conflit avec chacune des autres et essaie de les dominer toutes. Les événements apocalyptiques des dernières décennies ne sont que le fruit inévitable de cette dissolution » (« Le style de l’âge mythique » in Création Littéraire et connaissance, p. 270). Ce discours à forte valeur décadentiste est motivé dans une large mesure par ce qui s'est produit en 1945.

Broch reste persuadé que l’art de la parole, depuis qu’il a rompu avec l’illusion créatrice que lui procurait la croyance en une cosmogonie, depuis qu'il s'est délié de son centre fondateur, a perdu le pouvoir d'élever la narration à une vérité métaphysique. Figé entre le désarroi du déclin et le désarroi de la recherche, l’homme contemporain tente désespérément de ranimer une parole "fertile" au sein d'un peuple amnésique, neuf, incroyant. Les grandes œuvres et les grands artistes roulent comme des noyés dans la mer de l’ignorance. Le retour vers le foyer serait en réalité un voyage vers le néant. Dissimulé entre l'activisme romanesque et la complaisance exclusivement antiromanesque, le véritable romancier est comme ce vieillard mythique qui se raconte toujours des histoires, bien loin des reportages sur l'actuel et des prétendues "vérités sur le monde", pour reprendre la terrible vision du monde évoquée par Kisch, un vieillard qui attend dans un lieu dont personne ne veut se souvenir, qui attend patiemment la renaissance du mythe.

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