Qu’est-ce qui nous pousse à revenir sur les chemins que notre enfance à ouverts, quelle est cette douleur ou ce plaisir qui nous contraint à invoquer l’image presque mythique d'un temps que nos yeux ont créé dans leur premier éblouissement ? J’aurais pu répondre naïvement « la nostalgie », le désir de revivre une enfance perdue, paradisiaque, mensongèrement idéalisée. Peut-être aurais-je évoqué le besoin vital de trouver des fondations, un socle, pour se construire une identité ? Dans un élan romantique, j’aurais imaginé une âme en peine à la recherche d’une origine. Et de ce récit originel complètement faux, j’aurais construit une fable archaïsante de l’âge d’or baigné de lumière chaude. La tradition du « divan et psy » nous pousse à croire que tout est logé dans ce petit grenier de l’enfance. Cette manie de l’historien, ou du biographe, à toujours revenir sur le lieu du premier délit, du premier coït, m’emmerde assez. Parce qu’au fond, et assez platement d’ailleurs, on ne retient que l’idéal, on ne retient que ce qui a fait sens. On opère comme l’idéologue face à une œuvre d’art : on prend ce qui justifie et valide nos convictions. On joue à l’ignorant littéraire, en sautant par-dessus l’ironie pour ne garder que la fausse image lyrique et pleine de beauté d’un énième coucher de soleil. Mais Pierre Jourde refuse cela. Ce retour au pays lui apporte le sentiment de la perte : « Ce n’est pas une mythique jeunesse que l’on cherche en lui, pas de fondations ni de rénovations. Pas la haute antiquité, non plus, la noble mémoire. Pas de grande histoire ici, de riche folklore, de gisement de conte. On sent partout la vieille lutte de l’homme contre la déperdition et la sauvagerie, si intime que les lutteurs sont devenus, indistincts, doubles agrippés l’un à l’autre. Non, tout comme il se tient au bord de nulle part sans s’y dissoudre tout à fait, le pays tente de se glisser vers la vieillesse même, simple et nue. » (Pays perdu, Pocket, p.19)

Quand j’ai lu Pays perdu de Pierre Jourde, je me suis demandé ce que c’était. Récit de fondation, récit de naissance, texte autobiographique, roman du terroir ? J’ai cru y trouver ce que j’avais déjà lu chez Pierre Bergougnoux dans Un peu de bleu dans le paysage ou dans Le Premier Mot, un récit d’investigation personnelle sur une enfance paysanne, dans un lieux dont plus personne ne veut se souvenir, un monde qui semble surgir après la fin du monde. En réalité, dans ce récit, on témoigne uniquement de la fin. Une fois de plus, vous me direz ? On témoigne d’un lieu. On témoigne d’une époque, qui persiste encore ou qui n’est plus. On témoigne de ce qu’on a été, de ce qu’on a cherché, de ce dont on se souvient. Et ce faisant on essaie de témoigner de soi-même… C’est l’inévitable systématisation du témoignage qui a œuvré principalement dans la seconde moitié du 20ème siècle. Et surtout on évite de parler de fiction. Le témoignage ne peut supporter le mensonge de la fiction. La mémoire, pourtant, est une très grande narratrice. Elle embellit ce qui a été. Elle remonte à la surface du monde ce qui a été oublié, mais lui donne un cachet de musée, de beauté poussiéreuse, comme une relique des temps anciens, esthétique inaccessible, et donc sans jugement possible, pour des yeux modernes. Là où la plupart des écrivains cherchent désespérément à arranger des épouvantails pour les montrer en société, Pierre Jourde met en scène l'armée de morts. Il opère une étrange conversion sur la réalité du monde dans lequel il a vécu. Il nous convoque, immédiatement, devant « la longue colonne des suppliciés » : « Leurs vêtements seraient juste un peu plus terreux, leurs faces un peu plus écrasées et leurs yeux plus troubles, comme ceux des bêtes crevées dans les fossées. On ne s’apercevrait pas que les morts, eux-aussi, ont tenu à revenir de leur lointain exil pour se mêler incognito à la cérémonie » (p. 124). Car le roman s’enfonce abruptement dans une existence pleine de douleur, de misère, de membres tranchés, d’os éclatés, de peaux arrachées : « les campagnes se peuplent d’estropiés et de blessés comme après les grandes guerres. » (p.48). Le monde invisible de l’enfance finit par surgir dans son inquiétante réalité.

En vidant sa mémoire, le narrateur n’a-t-il pas non plus déversé les immondices qui obstruaient sa perception des choses ? Pour certains, le passé « ondoie » dans la mémoire, « sommeille » à fleurs d’oubli, murmure calmement des berceuses langoureuses. Et pour d’autres, elle éclaire douloureusement la merde qui tapissait les chemins, les bottes, les carcasses de voitures, les animaux, les routes, les paillassons des maisons et les maisons elles-mêmes, et tout le pays jusque dans les coins. Avec Pays perdu, on met le pied gauche dans « une mauvaise plaisanterie mythologique », dans « la parodie grinçante des puissances originelles » (p. 126) : « on est au pays de la merde. » (p.134). C’est cette merde, entre autres, qui a dû choquer les habitants du village apparemment présent dans ce récit. Le passé, chez Pierre Jourde, combat la force qui oublie et la mémoire qui transforme. Il cherche à retrouver l’image véritable du pays. Mais apparemment, comme le prouve son retour au pays, les jets de pierres et le procès qui a suivi, le pays a été vraiment perdu pour lui. Tenté du coup de lire ce récit comme un reportage, non pas hariboïsé comme celui du JT de 13h sur TF1, mais plutôt comme celui qu'un inspecteur consciencieux aurait réalisé dans son enquête, à la recherche d’un cadavre putride, on se sent comme devant le lit d'un mort qu'on ne connaît pas. Alex possède une dent unique dans la bouche, qu’il exhibe à chacun de ses sourires. Il pourrait se la faire arracher et porter un dentier. Mais il refuse. Vous trouvez ça drôle ? Moi pas. Il y a des raisons à toute chose. Ces raisons peuvent même expliquer l’absurde. Avons-nous le temps de cerner les raisons des comportements humains ? Je ne crois pas. Certains prennent le temps de le faire. Les appelle-t-on des « inspecteurs » ? Regardez et voyez ce que nous enseigne la vie. Qu’est-ce que signifie cette colère ? C’est la pudeur de ceux qui veulent vivre en paix, mais aussi mourir silencieusement, qui refusent l’éclairage final sur leur face grotesque du dernier soupir. C’est un mort qui désire disparaître sans que personne ne s’en aperçoive. C’est le droit de tout homme à la disparition.