frederic_beigbeder

Il est difficile de se remettre d’une enfance malheureuse, mais il peut être impossible de se remettre d’une enfance protégée.

 

      Je dois dire que j’ai mal compris l’engouement que ce roman français avait pu susciter en France, dans la presse mais aussi sur certains blogs dont l’avis m’est très souvent précieux, engouement qui a culminé avec un prix littéraire – le prix Renaudot n’est donc qu’une supercherie, c’est noté. Une impression étrange que nous avons tous vécu dans notre enfance quand un professeur, voyant qu’un élève a fait des efforts, s’interdit de le juger trop sévèrement et lui décerne, comme une médaille compensatoire, un « encouragement » symbolique. J’ai mal compris cet engouement car je n’ai jamais apprécié la fausse légèreté, les poses qu’on se donne pour paraître cool. Cette fausse légèreté est incrustée dans chacune des comparaisons, dans chaque name-dropping, dans chacune des images que l’auteur éclaire à grands coups de néons: « mon passé se développe petit à petit dans ce livre, à la façon d’un polaroïd », « Il faut creuser en moi, comme le prisonnier Michael Scofield fore un tunnel pour s’évader de sa cellule dans Prison Break », « Tout écrivain est un Ghostbuster », « Quand je suis sorti de la clinique, la nuit était tombée comme si on avait éteint la lumière », etc. jusque tard dans la nuit… Sinon, il y a de grandes réflexions existentielles : « La vie est une vallée de larmes », « le ciel est un océan suspendu ». Je dois dire que je n’ai jamais été fan de cette fausse légèreté, et arrivé au chapitre 12, le cœur des ténèbres de ce trou noir faussement antigravitationnel, je dois dire que le livre a failli me tomber des mains comme un caillou à la con qui tomberait d’un pont dans une rivière. Dans ce chapitre, on parle de l’état de la France (« En France c’était l’après-guerre, la Libération, les trente glorieuses, bref, le devoir d’oubli qui précéda le devoir de mémoire. »), on y décrit une poétique des vagues de la côte basque, on y trouve ce « ciel qui est comme un océan suspendu », on y apprend qu’un homme peut se résumer à un lieu précis dans sa vie, se condenser dans une minute symbolique, on y cite Mulholland Drive (« le plus grand film sur l’amnésie »), on y cite Le Mépris, L’Education sentimentale, on y voit émerveillé un petit dessin représentant la cartographie d’une rencontre, et on croit y lire, enfin, cette idée que peut-être le meilleur se trouve dans la promesse, dans les prémisses d’un départ, dans un amour naissant ou insouciant, et non dans la réalisation concrète du désir (« Moi aussi je me suis marié à deux reprises, et j’ai éprouvé la même crainte, à chaque fois, pile au moment de dire « oui », cette intuition désagréable que le meilleur était derrière nous »).

     Une fois atteint ce « noyau thermonucléaire de [son] Histoire », je dois dire qu’on se redresse un peu. Un Roman français, c’est l’histoire d’un petit garçon sage et non problématique qui ne comprend pas la situation de sa famille et c’est l’histoire d’un petit garçon de quarante-deux ans qui passe deux nuits en garde à vue pour avoir tenté de sniffer de la coke sur un capot de voiture et qui ne comprend pas la situation de son pays. Deux enfants qui sont le reflet l’un de l’autre, qu’aucune logique ne parvient à rattacher. Entre ces deux reflets se situe l’histoire d’une transformation. Celle d’un homme, celle d’un pays. L’homme, Frédéric Beigbeder, est sentimentalement amnésique. Comme son pays. Il ne se souvient pas de ce qu’il a été durant toute son enfance, jusqu’à ses quinze ans. Il ne parvient pas à expliquer comment un matin, au sortir d'un rêve, il est devenu un noceur notoire et drogué infantile.

Il y a une chose plus difficile que l’embourgeoisement : c’est le déclassement. Comment fait-on pour se débarrasser d’une éducation trop policée, de ses ridicules, ses préjugés, ses complexes, sa culpabilité, sa gaucherie, sa raie sur le côté […], son élocution snobinarde et ses mensonges ? On perd la mémoire. L’Etat français prétend faire son possible pour que les citoyens puissent s’élever socialement, mais rien n’est prévu pour les aider à dégringoler. L’amnésie est la seule évasion des nantis face à la ruine. (p.105-106, ed. Livre de Poche).

Un seul souvenir lui revient, un souvenir de sa petite enfance « qui met en scène des crevettes, et une plage de la côte basque » comme l’écrit Michel Houellebecq dans la préface de trois pages qui m’a fait rire plus souvent que le roman dans son ensemble. De ce souvenir lié à son grand-père, toute l’histoire de Beigbeder semble émerger. C’est ce même grand-père chasseur de crevettes qui tente de lui rappeler l’histoire de son pays : « Ton arrière-grand-père fut un héros de 1914-1918, ton grand-père est un ancien combattant de la guerre suivante, et tu crois que cette violence n’a eu aucune conséquence sur les générations ultérieures ? C’est grâce à notre sacrifice que tu as pu grandir dans un pays en paix, mon petit-fils chéri. N’oublie pas ce que nous avons traversé, ne te trompe pas sur ton pays. N’oublie pas d’où tu viens. Ne m’oublie pas. » (p.60). Car la France est entrée dans une quête de confort qui a transformé les classes sociales (qui demeurent), poussant cette famille Beigbeder « du camp des hobereaux de terroir » vers une « nouvelle bourgeoisie » née de mai 68 et incapable de se ressaisir face au passé.

     Commence alors, dans le dernier quart du livre, la lente confession autobiographique et historique d’un pays qui s’est soumis à « l’individualisme amnésique », d’un pays « suicidé », la confession d’un enfant qui se croyait rebelle alors qu’il n’était que bourgeois conformiste, d’un adolescent qui ne faisait qu’obéir docilement à la marche du monde, d’un petit garçon qui pleure de la séparation de ses parents et de tout l’amour qu’il a reçu, « l’amour de notre mère était si possessif qu’il en devenait douloureux. Son amour ne cessait de s’excuser d’aimer. C’est un amour qui foutait le cafard en donnant l’impression de compenser un vide. Mon frère et moi avons profité de l’échec sentimental de notre mère et de l’esclavage du féminisme – avant les femmes élevaient les enfants, maintenant elles élèvent les enfants et doivent EN PLUS travailler.» (p.216). De cette enfance protégée, de cette époque française qui semblait lovée dans un cocon, d’un divorce devenu légende à force de silence, de tous les non-dits familiaux et de toute cette absence de malheur, de ce flash éblouissant qu’est mai 68 et de l'aveuglement qui en a découlé, le double de Frédéric Beigbeder est né. Un double qui n’a pas cessé de le suivre durant toutes ces années, comme un fantôme. Avec Un Roman français, Frédéric Beigbeder réduit les infrabasses, atténue la lumière des néons, enlève ses lunettes noires, et alors on comprend un peu plus, c'est déjà ça, avec qui on est en train de discuter... 

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