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Les Notes d'un Souterrain
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28 mars 2009

Mensonge idéologique et vérité littéraire

« L’homme est tellement passionné de système et de déductions abstraites, qu’il est prêt à déformer sciemment la vérité, à se boucher les yeux et les oreilles, pourvu seulement qu’il justifie sa logique. » (Les Notes d’un souterrain, Dostoïevski)

Les_Spartakiades
Les Spartakiades. Photo de Khaldei (1956, Moscou)

 

Soljenitsyne  Que le communisme et son idéologie maléfique ait toujours eu un train de retard dans la conscience occidentale face au nazisme détenant à nos yeux le monopole du « mal politique absolu », on ne peut le nier. Et sans Soljenitsyne, il est certain que nous en serions encore à nous demander si les erreurs de l’idéologie qui ont aveuglé, entre autres, la Russie au XXe siècle ne sont pas en fin de compte imputables à quelques hommes néfastes au pays. Mais cet aveuglement s’explique en partie par cette psychologie, si présente dans les souterrains de l'esprit des personnages de Dostoïevski, de l’auto-flagellation : les « méfaits [du communisme] étaient dirigés principalement non vers l’extérieur mais à l’intérieur, pas contre les autres mais contre les siens, contre soi-même. » Dans son ouvrage traduit récemment, Alexandre Soljenitsyne, En Finir avec l’idéologie, Daniel Mahoney retrace les grandes lignes de la réflexion politique du dissident russe. Bien qu’étant essentiellement une paraphrase éclairée des nombreux écrits politiques de Soljenitsyne, l’essai nous permet de saisir du regard les grands points fondamentaux de la réflexion soljénitsienne sur la politique qui doit être à la base du renouveau de la Russie. S’appuyant sur trois étapes importantes (le mensonge de l’idéologie, la naissance historique de cette idéologie et les idées pour la dépasser), D. Mahoney récapitule les idées développées par Soljenitsyne de son discours de Harvard à ses derniers essais, en passant par son discours de Stockholm pour le prix Nobel, idées qui ont si souvent fait débat et que certains décrypteurs scrupuleux ou malintentionnés ont cherché à appeler antisémitisme, ultranationalisme, etc. malgré leur moralisme classique, leur franche transparence et leur évidente justesse.

    Soljenitsyne est bel et bien un penseur dostoïevskien. Et même si la lecture par exemple d’Une journée d’Ivan Denissovitch (1962) peut en faire douter, tant par le style que par la mise en lumière des idées, l’auteur qui a connu les camps de travail pendant douze années semble s’inscrire directement dans la filiation du grand auteur russe du XIXe siècle. Il suffit de lire ses propos contre le « progressisme » (« croyance selon laquelle le développement technique et commercial implique nécessairement un progrès moral et même politique », p.68) pour saisir immédiatement que Soljenitsyne sépare irrémédiablement le progrès technique du progrès moral, se plaçant ainsi dans une conception chrétienne, voire dans la tradition d’un christianisme social digne des plus grands romans de Dostoïevski où le repentir et la possibilité du changement moral d’un homme sont possibles. « Dans le discours de Harvard, Soljenitsyne en appelle à un nouvel ordre humain au sein duquel « ne sera plus livrée à la malédiction, comme au Moyen Âge, notre nature physique, mais où ne sera plus foulée aux pieds, comme dans l’ère moderne, notre nature spirituelle » (p.72). On peut le redouter assez facilement, dans cette conception réconciliatrice de l’homme avec lui-même : ne s’agit-il pas d’une nouvelle utopie ? D. Mahoney s’explique à ce propos en décrivant Soljénitsyne comme un anti-idéologue, un anti-utopiste. Il livre un point de vue sur la possibilité d’une telle évolution en rappelant le grand œuvre opéré par Stolypine au début du XXe siècle et qui s’est soldé par son assassinat et en exposant les grandes idées de reconstruction des fondements du sol russe par Soljenitsyne : le repentir, l’autolimitation et le développement intérieur.

    Cette conception s’éclaire principalement en comparaison de l’idéologie communiste, dont le mal absolu ne découle pas selon l’auteur de L’Archipel du Goulag de quelques élites politiques, dont les vues mauvaises auraient transformé un projet bienfaisant en politique démoniaque, mais qui est inhérent, intrinsèque à l’idéologie elle-même. En résumé, il cherche à mettre à jour le « sophisme insidieux selon lequel le communisme est bon en théorie mais un échec en pratique » (p.42). Comme le rappelle Alain Besançon dans son avant-propos : Soljenitsyne « a compris que le communisme ne reposait pas d’abord sur la police, sur l’armée, sur une bureaucratie privilégiée, sur une caste de profiteurs, ni même sur la terreur, mais sur une chose indéfinissable, sur une formation bizarre, sur une maladie de la pensée, sur une perversion linguistique. Il l'a nommé de son nom officiel, idéologie, et de son nom métaphysique, mensonge. ». Il en arrive à dresser les grandes lignes de cette idéologie qui se retrouvent dans tous les pays où le communisme s’exerce. Cette récurrence des données dans la diversité internationale nous montre que l’idéologie se situe toujours au-dessus des contingences de ces pays. C’est pourquoi les conceptions politiques de Soljénitsyne s’appuie systématiquement sur une « contre-idéologie », inversant en quelque sorte ce qui caractérise le communisme. En premier lieu, Soljénitsyne affirme le besoin de la vérité (en opposition avec la parole mensongère de l’idéologie). Il poursuit en dressant les grandes notions morales qui doivent habiter l’humanité : le repentir, le sentiment de responsabilité, le respect de l’environnement, la capacité à gouverner dans de petits espaces, le droit à la propriété, etc. Mais n’est-ce pas là au fond ce qu’on lui reproche le plus (outre les frasques des dernières années qui l’ont poussé vers les infréquentables, avec raison ou pas), cette croyance en un renouveau spirituel fondé sur un idéal qui conduirait l’humanité vers un gouvernement moral capable de dire la vérité, d’agir avec bonté et de distinguer le bien du mal ? En rapprochant Soljénitsyne des philosophes occidentaux comme Tocqueville, Burke ou Aristote au lieu de le faire avec des écrivains russes tels que Tolstoï ou Dostoïevski, D. Mahoney tente de réhabiliter la pensée presque idéaliste du romancier russe en lui conférant une valeur intellectuelle et politique. Il cherche à transformer la figure du « moraliste naïf » ou du « romantique politique » en un penseur réaliste et efficace (quoique Mahoney expose quelques doutes sur certaines idées). Dostoïevski parle sans arrêt du problème de la mise en relation du romantisme le plus exacerbé et d’un idéal transcendant. L’Idiot met en scène un nouveau chevalier quichotesque, troublant de ressemblance avec le Christ, qui tenterait en vain d’agir selon la ligne de conduite la plus idéale. Mais loin d’en faire une philosophie, il montre au contraire l’impossibilité d’atteindre cette idéale de responsabilité, de compassion et de moral. Soljénitsyne, lui, professa pendant plus de trente ans que cet idéal était possible.

Alexandre Soljénitsyne. En Finir avec l'idéologie, de Daniel Mahoney, Fayard/Commentaire, 2008

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