Lignes du Quichotte (2003) de Juan José Saer - Le Silence des Sirènes

Sans Titre, Cy Twombly, 1970
Dans un texte d'une trentaine de pages, synthèse de différentes conférences menées ça et là en 1998, Juan José Saer, écrivain argentin, dresse les grandes lignes du parcours effectué par Don Quichotte dans sa Mancha natale, et en profite pour conceptualiser tout un genre littéraire… Il commence en citant "Le Silence des Sirènes" de Kafka, préambule en forme de pont suspendu entre l'ancien et le nouveau. Soit dit en passant, le titre du "Silence des Sirènes" n’est pas de Kafka lui-même, comme la plupart des autres textes d'ailleurs que nous trouvons édités aujourd'hui. C'est très souvent Max Brod, son exécuteur testamentaire, qui les a donné après coup. Mais ce titre reste pertinent dans la mesure où il nous offre immédiatement l’image d’un renversement de l'épisode si célèbre de l'Odyssée. On change un mot, le chant devient silence, et le mythe est renversé. Pour le dire avec les mots de Saer : le mythe est "démantelé".
Dans ses Lignes du Quichotte (éditions Verdier), Saer rend hommage à l’essai que Marthe Robert a écrit sur Cervantès et Kafka, L’Ancien et le Nouveau, tout en lui faisant une petite critique, tout cela très poliment. Marthe Robert écrit en effet que Le Château et Don Quichotte sont des épopées. Or Saer explique que le premier thème du Quichotte (et celui du Château) est au contraire le « démantèlement de l’épopée ». Il s’agirait donc plutôt d’une contre-épopée, d’une épopée démontée, renversée. Un texte qui serait comme son image, à la fois semblable et inversée, comme un reflet dans un miroir. Je crois que Milan Kundera, dans Le Rideau, en donne une description très juste : « Le Château de Kafka est une Iliade moderne […] une Iliade rêvée sur l’envers du monde épique dont l’endroit n’était plus accessible » (p. 126). K. nous apparaît comme le dernier d'une longue lignée, après Tristram Shandy, Jacques le fataliste, Bouvard et Pécuchet, Léopold Blum d'Ulysse, et j'en saute…
Le petit texte du "Silence des Sirènes" tient une place primordiale dans l'évolution créatrice de Kafka. Il a été écrit le 23 octobre 1917. On connaît la date précise puisque ce texte appartient à son journal. Il s’agit donc, comme la majeure partie des récits de Kafka, d’un « fragment ». Dans certaines éditions, il s’intercale entre deux autres fragments d’une très grande importance : "La Vérité sur Sancho Pança" et "Prométhée". La date de rédaction est importante pour deux raisons. 1917 est une année pendant laquelle Kafka se tournera de plus en plus souvent vers la tradition, notamment la tradition antique. Il écrit, entre autre, des fragments sur Don Quichotte, sur Alexandre le Grand et son cheval Bucéphale, sur Prométhée, Poséidon, et bien entendu sur Ulysse et les sirènes. C’est une année fondamentale, comme le notent de nombreux critiques. Mais 1917 est aussi l’année d’un événement tragique pour Kafka : il découvre qu’il est atteint de la tuberculose. Notons que cette maladie était curable à cette époque. Une majorité des cas finissait par guérir. Il suffisait d’un peu de repos, d’un climat tempéré et d’un régime alimentaire riche en calories. Le problème est que Kafka / passait ses nuits à écrire / vivait dans des appartements froids / suivait un régime alimentaire extrêmement compliqué et néfaste ( il était végétarien et consommait exclusivement des produits naturels non traités qu’il mastiquait une bonne douzaine de fois avant d’avaler). Toutefois, Kafka accueillit la maladie comme une possibilité de salut, la possibilité d’un nouveau commencement :
« Comme preuve que des moyens insuffisants, puérils même, peuvent servir au salut ».

Achille pleurant la mort de Patrocle, Cy Twombly, 1962
Juan José Saer conclut sa conférence en mêlant Don Quichotte et le récit du "Silence des Sirènes" afin de signifier le trajet parcouru par le roman moderne en quatre siècle :
« Don Quichotte, comme nous tous, est parti sur les chemins en essayant d’échapper non au chant envoûtant et prometteur des Sirènes mais à leur silence. Nous aussi nous aimerions bien trouver quelque chose qui aille au-delà de ce silence, mais de toute évidence, nous avons oublié, peut-être pour toujours, notre capacité à forger le pacte symbolique qui nous permettrait de rompre ce silence […] » (p. 36).
Don Quichotte reviendra dans l’œuvre de Kafka bien des années après, en 1922, dans un autre fragment romanesque. Ce texte d’une dizaine de lignes met en scène un Don Quichotte qui se voit dans l’obligation de quitter l’Espagne sous les moqueries, puisqu’il « s’y était rendu impossible ». Il s’aventure à l’intérieur des terres, franchit les Alpes « en plein hiver, au milieu des pires fatigues et des plus grandes privations » et parvient finalement à Milan. Ce court récit, anodin en apparence, appelle sensiblement un autre texte, un roman, le dernier de Kafka.
Lors de sa première sortie, Don Quichotte erre dans une plaine, seul, et cherche des yeux un lieu pour trouver repos ; « alors, regardant alentour s’il n’y avait pas un château ou bien une cabane de berger où passer la nuit et satisfaire son grand appétit, il aperçut, non loin de la route, une auberge ; ce fut comme s’il avait vu l’étoile qui lui montrait, non pas le chemin de Bethléem, mais la voie de son salut. Il pressa l’allure et arriva comme le soir tombait… » On sait que Don Quichotte prendra cette auberge pour un château. Bien des années plus tard, alors qu'il parvient au terme d'un voyage éprouvant, K. cherchera des yeux un château qu’il ne voit pas : « Il était tard dans la soirée lorsque K. arriva. Une neige épaisse recouvrait le village. La colline du château était invisible, elle était plongée dans le brouillard et les ténèbres [...] ». K. finit par échouer dans une auberge... Entre temps, Don Quichotte-K. a dû émigrer d’Espagne, parcourant des contrées gelées et des monts enneigés. Il ne peut plus désormais prendre une auberge pour un château, encore moins un moulin pour un géant. Tandis que Don Quichotte, malgré les moqueries, acceptait l’image spirituelle qu’il se faisait du monde, K. hésite comme un mauvais croyant et s’interdit toute effusion d’enthousiasme. Toute sa quête se bornera à trouver une voie qui mène au château, un sens qui puisse expliquer l’image absente de ce château.
Comme le souligne Juan Saer, K., ce dernier avatar en date de Don Quichotte, en quittant son foyer et en arrivant au château, est lui aussi à la recherche du chant disparu des sirènes. Pourtant, et c’est une leçon pessimiste que nous livre Kafka, l’homme semble avoir perdu la possibilité même de pouvoir entendre ce chant. Ce n’est pas la cire qui l’en empêche, puisque la voix des sirènes perce tout, mais c’est son propre tympan :
De l’écouteur sortit un bourdonnement comme K. n’en avait jamais entendu au téléphone. C’était comme si le bourdonnement d’innombrables voix enfantines – mais ce n’était pas un bourdonnement, c’était plutôt un chant de voix lointaines, ô combien lointaines -, mais une seule voix, aiguë mais forte, qui frappait contre l’oreille, comme si elle exigeait de pénétrer au-delà du malheureux tympan. K. écouta sans parler dans le téléphone, son bras gauche appuyé sur la tablette de l’appareil, il écouta. (Le Château, ed. Le Livre de Poche, p. 59)


