« Après le succès d’Hana-bi, je souhaitais faire un cinéma plus ambigu, en essayant de me départir de films trop « cool » ou bien violent. Je crois que l’Eté de Kikujiro a étonné beaucoup de Japonais qui ne me croyaient pas capables de réaliser un film sur l’enfance, presque tendre » (Kitano par Kitano, p. 155).

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Films japonais de Takeshi Kitano - 1999 - Avec "Beat" Takeshi, Yusuke Sekiguchi, Kayoko Kishimoto...

      Masao est un jeune garçon qui voit poindre l’ennui avec l’arrivée de l’été. Tous ses amis sont partis en vacances. Il reste seul chez lui avec sa grand-mère qui l’élève. Lui qui n’a jamais connu sa mère qu’au travers de photographies, il décide de partir à sa recherche. Kikujiro, ancien mafieux au dos tatoué, l’accompagne à sa manière dans ce périple. Les deux personnages feront rencontre sur rencontre tout le long du parcours qui doit les mener vers une réalité amère mais pleine d'espoir... 

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     Autant le dire tout de suite, L’Eté de Kikujiro est un film calme, simple, une comédie contemplative, traversée de gags visuels et conceptuels et d’une mélancolie estivale comme dans la plupart des autres films de Kitano. Les symboles kitanesques sont bien là : la plage, les jeux d'enfants, les yakuza, etc. Et du point de vue de la technique, on peut noter la large prédominance d'un effet qui vient structurer chacune des scènes : l'ellipse. Le réalisateur n'en oublie pas pour autant les problèmes de la société, même s'il les laisse hors du cadre, comme la pédophilie ou la violence exercée par les yakuza. Ce mélange des genres prouve à lui seul la capacité de Kitano à traverser les cadres et à négliger les codes (ce que le cinéma français, dans sa large majorité, semble incapable de faire). Il est rare de tomber sur ce genre de comédie qui ne s’interdit aucun sujet. Le voyage parcouru par les deux personnages trace une ligne de vie où les rencontres sont parfois bonnes, d'autres fois mauvaises... Mais nous sommes loin des simples gags scato à la Gettin’ Any ou des shows de Kitano à la télé. C’est presque une comédie douce-amère, pleine de tendresse et de mélancolie. Pour le réalisateur, c’est le film qui lui permet de se débarrasser de cette image de yakuza violent ou de bouffon primaire qui lui colle à la peau depuis plusieurs années. L'animateur laisse de côté son attirail parfois grossier et travaille chacune de ses saynètes avec des ellipses toujours aussi percutantes, même si l’effet se reproduit de nombreuses fois, ce qui a poussé certains à ne voir dans ce film qu'un catalogue de blagues gentillettes... 

L’Eté de Kikujiro peut être perçu comme le pendant inverse d’Hana-bi, film qui sut capter le jury de la Mostra de Venise. Hana-bi raconte le deuil des parents qui ont perdu un enfant. Ici, c’est l’enfant qui a perdu ses parents. Non pas qu’ils soient morts. Non, la mère de Masao a dû abandonner son enfant, sous le coup de la morale singulière de la société japonaise qui ne peut accepter en son sein la singularité d'une mère célibataire. Kitano en fait un sujet de comédie. Il est intéressant de noter qu’Hana-bi, sur le registre du sérieux, a obtenu le Lion d’Or et que Kikujiro, sur un ton plus jovial, n'a obtenu aucune faveur de la part du jury de Cannes… Comme s’il était impossible de récompenser une comédie. Loin de moi l’idée de contester l’avis du jury de Cannes qui a fait ses choix. Mais je remarque simplement qu’une comédie n’aura pratiquement aucune chance de décrocher quoi que ce soit à Cannes. Il suffit d’ailleurs de voir les dernières Palme d’or pour s’en convaincre : Le Ruban Blanc, Entre les murs, L’Enfant, Le Pianiste, Elephant, La Chambre du fils, etc. Que de bonnes comédies hilarantes où l'ironie fait un ravage... Le seul film avec un semblant d'humour fut ses dernières années le documentaire de Michael Moore sur Bush. Autant dire une escroquerie... La profession cinématographique semble toujours avoir ce besoin de nous montrer le sérieux de sa tâche, de nous dire « Hey regardez un peu le boulot qu’on fait, c’est du sérieux, ce sont des œuvres qui font réfléchir, qui vous agressent métaphysiquement, qui sont là pour changer le monde, etc. ». On n’en demande parfois pas tant… L'Eté de Kikujiro est un rayon de soleil de fin d'après-midi, magique et mélancolique comme cet instant où tout vous semble possible. 

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